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Vérité Nue (3) – poème

Vérité Nue (3)

On voudrait s’approcher de quelque certitude
Mais le sable jamais n’arrête de couler,
Tout ce qu’on peut bâtir finit par s’écrouler
Et les ruines trahissent cette servitude.

Je m’élance à mon tour sur des toiles de lin,
Où je peins l’autre monde, où je peins l’impossible,
Et quand j’y vois dormir le chaos impassible
Je crois voir en mon œil le regard du malin.

Pour avoir au secret arraché quelques voiles,
Mes héros sont tombés comme Icare avant eux,
Ils se sont approchés beaucoup trop près des feux
Qui masquaient l’insensé dans leurs capes d’étoiles.

Par un coup de rasoir l’un se tranche l’oreille,
L’autre mouillé de pleurs tombe au cou d’un cheval,
Dans sa course à la vie l’Homme n’a qu’un rival
C’est le coin de son crâne où le néant sommeille.

Hyperactivité, poème

Hyperactivité

Mon bleu multicolore a la cuisse rigide
Car dans l’empressement, sur son polyamide,
J’ai nettoyé ma paume et mes longs instruments.
D’un chaos de couleurs ma main s’est recouverte
Et ma peau sur mon sang par endroits semble ouverte
Comme une crasse épaisse aux mille craquements.

Je laisse mes pinceaux sur le bord de l’évier,
Puis je pose mes doigts sur le dos du clavier
Qui s’en trouve assez vite entaché de peinture ;
Car entre deux assauts sur la toile de lin
Je délaisse le four et me presse au moulin
Glissant quelques couleurs dans ma littérature.

Et si l’encre a séchée mais pas mon acrylique
Il me reste du temps pour un peu de musique,
Dont le rythme s’étend jusqu’à mes prochains vers.
Je me bats comme un tigre à l’encontre du temps
Qui griffe les années de printemps en printemps,
Et ne souffre jamais du grand froid des hivers.

Je suis de ces déments que l’insatiable envie
De morde à crocs pointus dans le cou de la vie
Pousse à l’épuisement. Et j’ai peut-être tort,
Car je fonds vainement dans ma propre existence
En ne vous contemplant que par intermittence
Vous autre qui n’avez pas si peur de la mort !

Filtre, poème

Filtre

L’obéissant troupeau se rue sur la fontaine
Sans savoir ce qu’il boit, ni qui est son berger
Il s’abreuve de peur et se nourrit de haine
Montrant d’un doigt tordu la source du danger.

Quand l’homme est animal, blotti dans sa tanière
Comme un gibier peureux, pleurnichard et à cran,
Quand il n’a pour fenêtre qu’un petit écran
Qui déforme le monde en filtrant sa lumière,

On le dresse aisément ! Avec de l’eau salée !
Le poison se dilue comme un sucre invisible
Et l’impure boisson bientôt toute avalée
Est un jus d’excréments qui le laisse impassible.

Il reste dans son trou l’immonde scatophile,
Ne connait rien du monde et le juge pourtant,
Il ne voit pas le fil, ce pantin dégoutant
Qui commande en son cœur la rancœur imbécile.

Le cas est général mais pour conclusion
Il faut en revenir au fait intestinal,
Car je vois des patients qui risquent l’occlusion :
Les tristes électeurs du _____ ________.

Matheo de Bruvisso, 2017

Poème Lauréat du Grand Prix Printemps 2017 de Short Edition

Le front bas, poème

Le front bas

Quand le front bas et lourd comme un couvercle pèse
Et que les yeux croisés, serrés comme un étau
N’embrassent l’horizon qu’entre deux parenthèses ;
Quand on lit de travers « philosophe au marteau »

Et qu’on a pour crédo son unique patrie,
La croyant survenue d’un œuf sans géniteurs ;
Quand on a grand besoin déjà de gériatrie
Alors qu’on est encore inconnu des docteurs ;

On peut bien croire en tout ! Même en sa fulgurance !
Même en sa loyauté ! Hélas il n’en est rien,
Œdipe est orphelin, triste enfant de la France,
Car tu baises ta mère en un prompt va et vient.

Accorde-moi le peu de la miséricorde
Qui reste en ton esprit quand il est au repos,
Puissent tes abjections pendre au bout d’une corde,
Mon cœur ne veut plus battre au son de ton propos.

Au micro des gueulards, à des banalités
Donnent l’air et l’écho de lois et de principes,
Oubliant cent facteurs à la causalité !
La nuance se perd, le doute se dissipe,

L’émotion se fait Dieu et la raison s’enterre.
Saint-Pierre est endormi, jugement immédiat !
Ici la vérité se tranche au cimeterre
Et son corps exhumé paraît dans les médias.

Aussi notre naïf a le procès facile,
Et promet à la vie des simplifications,
Pourquoi ne pas couper la tête aux imbéciles,
Et couler des mourants dans leurs embarcations ?

Il ne sait pas qu’il est à son tour embarqué
Dans son cocon de con, petit bateau gonflable,
Et quand une tempête se fait remarquer
En crevant son rafiot, il exige un coupable !

L’étroitesse du front, porté comme un drapeau,
Ne saurait accueillir un monde trop complexe,
Alors il circoncit l’espèce par la peau,
Et trône comme un gland dans le sang de son sexe.

Souvent l’olibrius est un dur au cœur tendre
Qui protège la femme et chérit l’animal,
Mais il est parfois sourd et ne veut rien entendre :
Qu’on tue quelques enfants peut être un moindre mal.

Ainsi pour son confort en poussant des soupirs,
Il se laisse amadouer par de pieux rabatteurs
Et conscient qu’il concourt à ce qu’on fait de pire,
Sacrifie l’avenir au prochain dictateur.

Jour sans inspiration, poème

Jour sans inspiration

Ce matin le brouillard est une éponge énorme,
Un organe sans fin taillé dans la vapeur,
Un insecte sans bras dont l’ombre spongiforme
Fige mon corps entier dans un bain de torpeur.

Spirale gracieuse, élégante volute,
Qu’aurait fait advenir un souffle consolant,
Vainement je vous cherche espérant la minute
Où ce nuage épais tombera sur le flanc.

Hélas en certains jours il semble que la nuit
Ainsi qu’un grand sourcil par trop autoritaire
N’ait pas suffisamment imposé son vouloir,

Ou qu’un soleil jaloux gardant son feu pour lui,
Impudent s’abandonne au plaisir solitaire.
Sans vous mon existence est un sombre couloir.

Sahara, poème

Sahara

Les plis des draps froissés dans l’ombre disparaissent,
Ils glissent sous ta peau, merveilleuse beauté
Dormant à l’abandon, couchée sur le côté,
Accueillant la clarté du soir qui te caresse.

La dentelle contient la peau sablée des dunes,
Ces courbes de chaleur dans la maille englobées
Comme un désert captif, voudraient se dérober
Pour s’offrir à la nuit et voir pâlir la lune.

Sur ton cou dégouline un fragment de ta coiffe,
Animale étendue aux vagues scintillantes
Jetée là par la nuit, alanguie, accueillante,
Comme un lac enflammé pour centupler ma soif.

Et moi qui te contemple accroché au silence,
La main croyant pétrir des poignées de ce sable,
Je suis un fauve en cage enchaîné et coupable
Prêt à laisser rugir un soupçon de violence.

Puis d’un geste soudain tout ton corps me disculpe,
Tu te tournes vers moi ; sous ta paupière luit
Comme un puit de pétrole enflammé dans la nuit,
Et les fruits étourdis font éclater leur pulpe.

Matheo de Bruvisso, 2017

Petite éternité – poème

Petite éternité

Souvent j’ai cru périr pour un feu de brindilles,
Cette flamme soudaine embrasant les ténèbres
Qui n’éclaire qu’un peu votre veillée funèbre
Et s’éteint aussi tôt qu’un goût sur les papilles.

Parfois les yeux malins de sombres créatures
Ont fait durer le jour pendant plusieurs hivers,
Pris, je restais au joug de la foudre sévère
Qu’ils abattaient sur moi… Oh la douce torture !

Je sais qu’un noir vautour arrive à l’horizon
Pour poser sur cet œil où tu te baignas tant,
Jeune fille aux cerceaux qui glissaient sur l’étang

Et qui vibrent encore dans l’air de la maison,
La griffe des années, glaucome ou cataracte,
Mais cet œil amoureux garde un désir intact.

Grandeur de l’Homme, poème

Grandeur de l’Homme

Tout le décor autour semble avoir disparu,
Le bruit s’est arrêté, le vide a fait silence,
Il n’entend plus dehors passer les ambulances,
Ni les cris des enfants, ni le boucan des rues.
Le pectoral bandé, il est droit comme un arbre,
Solide comme un roc, inusable et robuste,
Prenant déjà la pause anoblie de son buste
Qui sortira bientôt d’un grand cube de marbre.
Sa tête est couronnée du feu de sa crinière ;
Sa bouche lui sourit d’un éclat scintillant,
Son œil est si profond, si dense et pétillant,
Qu’il se rêve en trou noir délivrant sa lumière.

Ô superbe reflet dans le cadre incolore
Quand il bombe le torse et tire sur son cou,
Ne lui fait pas savoir que tu lui mens beaucoup
S’il jouit de sa grandeur, laisse-le croire encore !
Il est bien trop cruel de savoir qui l’on est,
Accorde-lui encore un de tes beaux mensonges
Pour que la vanité s’apaise dans ses songes
Et qu’il soit à nouveau celui qu’il incarnait.
Ah ! Ne lui dis jamais comme il est ridicule !
Qu’il garde ses trophées, qu’il porte ses médailles !
Et sur son désamour qu’il gagne la bataille !
Le plus grand Homme, hélas, est toujours minuscule.

Sans refuge – poème

Sans refuge

Alors que des égouts sort une fumée grise,
Qui se laisse distraire, emportée par la brise,
Le bleu profond d’un ongle entaille mes viscères,
C’est la main de la nuit qui sur moi se ressert.

Elle attrape mon corps endurci par la crasse
Et fait trembler mes os, dessoudant ma carcasse ;
Mes dents sont trop serrées, ma mâchoire se fend,
Je me prends dans les bras, couché comme un enfant.

Des orgues jouent là-haut, pendues à la gouttière,
Un air sordide et froid, gris comme un cimetière :
La dentition du toit au sourire hypocrite
Se déploie devant moi en mille stalactites.

Un homme en uniforme apparaît dans la brume
Comme un peu de chaleur détachée du bitume.
Il tend sa main vers moi, veut-il me relever ?
Il prend ma couverture et me laisse crever.