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Pourquoi j’ai (presque) arrêté de le design.

Pour participer à la vie des Designers Lyonnais, je viens de poster un texte sur ma vision du rôle du designer sur un site où nous échangeons entre professionnels. L’accès à ce site étant réservé à ses membres, je partage ici mon article en accès libre :

Pourquoi j’ai (presque) arrêté le design.

Quand je suis entré à Strate College Designers pour y apprendre le métier de designer produit, c’était en idéaliste, avec l’espoir de changer le monde à mon échelle, en créant des objets plus beaux mais surtout plus intelligents, qui faciliteraient la vie de chacun.

A force de travailler pour différentes entreprises, de TPE à de très grands groupes, j’ai vite constaté que le design n’était qu’au service du profit. Que la seule chose qu’on me demandait était de rendre les produits plus vendables, moins chers à produire, plus attirants pour le consommateur, etc. finalement du marketing par la forme. « La laideur se vend mal » disait Raymond Loewy, mais pour autant, le beau a t-il pour fonction première de vendre mieux ? Et l’intelligence créative n’est-elle qu’au service de l’argent dans une entreprise ?

La question qui se pose ici est en réalité à la fois très naïve et très ambitieuse. Car les réponses qui viennent sont de deux ordres : d’abord celles qui se résument à « le but d’une entreprise est de faire du profit », ensuite celles qui élargissent l’angle du vue à une nouvelle question : « travaillons nous pour que l’entreprise fasse du profit ou pour rendre le monde meilleur ? ». Cette seconde question ouvre à son tour la voie à de nouvelles conceptions de société, et n’est-ce pas le premier rôle du designer que de concevoir ? N’est-il pas l’un des mieux placés, parmi les philosophes et autres penseurs du monde, pour designer une nouvelle société dont le cœur serait autre chose que le profit mais le bien vivre ensemble ?

A l’évidence la conception d’objets et donc le design sont arrivés à un point crucial dans l’histoire de notre civilisation, nous savons tous que la course effréné à la production/consommation de masse nous conduit à notre perte. Autrement dit la priorité du designer devrait être de créer des objets durables, résilients ou parfaitement biodégradables, réparables, utiles, etc. Et en second lieu seulement rendre ces produits commercialement attirants et rentables. Le but de l’entreprise tel qu’on le conçoit encore aujourd’hui s’oppose à ces notions de bon sens puisque leur intérêt se situe toujours dans le vendre plus.

Récemment, j’ai refusé de travailler pour un groupe dont le nom commence par un N, à le suite d’une émission qui dénonçait la manière répugnante dont une de ses entreprise fabriquait du jambon et qui souhaitait redorer son image. Comment aurais-je pu concilier ma vision du monde avec mes actions si j’avais accepté ce travail ? Impossible ! Et comment aurais-je pu refuser si ma seule source de revenu avait été le design, alors que j’ai une famille à nourrir ? Impossible aussi ! J’ai donc décidé de m’y prendre autrement et d’arrêter l’activité (pourtant bien rentable) de designer freelance. Ou plutôt de la rendre secondaire. De ne faire du design que pour des projets dont l’éthique correspond à un futur possible, à un avenir meilleur. Et tant pis si je gagne moins bien ma vie, je m’y retrouve largement en ayant le sentiment de faire ma part dans ce grand chantier. Ce que je ne gagne pas en argent, directement, je le gagne à plus long terme en capitalisant sur une vie plus saine.

C’est nous designers, parmi les artistes et les philosophes qui avons pour mission de façonner le monde, de l’inventer, de le dessiner, de le rêver. Il est donc primordial que chacun soit en mesure de tenir tête à des commanditaires dont les intentions se limitent au profit. D’avoir assez de poids pour les aiguiller vers des solutions plus raisonnables. De refuser l’utilisation de certains matériaux. De prendre en compte les externalités négatives. Etc. Plus nous serons nombreux à refuser des projets sans éthique, plus nous pèserons dans la balance. De cette manière, on peut espérer que les produits phares du marché seront bientôt les mieux pensés selon nos valeurs, pas ceux qui détruisent la planète ou le lien social.

Grandeur de l’Homme, poème

Grandeur de l’Homme

Tout le décor autour semble avoir disparu,
Le bruit s’est arrêté, le vide a fait silence,
Il n’entend plus dehors passer les ambulances,
Ni les cris des enfants, ni le boucan des rues.
Le pectoral bandé, il est droit comme un arbre,
Solide comme un roc, inusable et robuste,
Prenant déjà la pause anoblie de son buste
Qui sortira bientôt d’un grand cube de marbre.
Sa tête est couronnée du feu de sa crinière ;
Sa bouche lui sourit d’un éclat scintillant,
Son œil est si profond, si dense et pétillant,
Qu’il se rêve en trou noir délivrant sa lumière.

Ô superbe reflet dans le cadre incolore
Quand il bombe le torse et tire sur son cou,
Ne lui fait pas savoir que tu lui mens beaucoup
S’il jouit de sa grandeur, laisse-le croire encore !
Il est bien trop cruel de savoir qui l’on est,
Accorde-lui encore un de tes beaux mensonges
Pour que la vanité s’apaise dans ses songes
Et qu’il soit à nouveau celui qu’il incarnait.
Ah ! Ne lui dis jamais comme il est ridicule !
Qu’il garde ses trophées, qu’il porte ses médailles !
Et sur son désamour qu’il gagne la bataille !
Le plus grand Homme, hélas, est toujours minuscule.

Sans refuge – poème

Sans refuge

Alors que des égouts sort une fumée grise,
Qui se laisse distraire, emportée par la brise,
Le bleu profond d’un ongle entaille mes viscères,
C’est la main de la nuit qui sur moi se ressert.

Elle attrape mon corps endurci par la crasse
Et fait trembler mes os, dessoudant ma carcasse ;
Mes dents sont trop serrées, ma mâchoire se fend,
Je me prends dans les bras, couché comme un enfant.

Des orgues jouent là-haut, pendues à la gouttière,
Un air sordide et froid, gris comme un cimetière :
La dentition du toit au sourire hypocrite
Se déploie devant moi en mille stalactites.

Un homme en uniforme apparaît dans la brume
Comme un peu de chaleur détachée du bitume.
Il tend sa main vers moi, veut-il me relever ?
Il prend ma couverture et me laisse crever.

Héritage – poème

Héritage

« J’ai dans un coin du crâne une malle entrouverte ;
Un peu comme ce coffre enfoui sous quelque plage
Mais le mien flotte au cœur d’un brumeux marécage
Et sombrera bientôt au fin fond de l’eau verte.

Avant que ce trésor ne se trouve envasé,
J’aimerais le voir fondre en un seul petit bloc
Qu’on pourrait ajouter parmi d’autres breloques
A ces tas de bijoux aux reflets embrasés. »

Ainsi parlait un vieux qu’une dame attendait
Le manteau noir ouvert pour la dernière étreinte,
Hélas, comme sa voix déjà s’était éteinte,
Personne dans le bruit accablant n’entendait.

Jusqu’au bout il hurla, ne cessa d’implorer,
A son tout dernier cri son vœu fut entendu ;
Son enfant l’écouta, une pince tendue
Arrachant à sa bouche un caillou mordoré.

Et l’oubli s’installant, la malle se fermait,
Enfoncée dans le temps, cette vase putride
Où pataugent gaiement cinquante Néréides
Et s’abîment des mots qu’on n’entendra jamais.

Le retour de l’enfant

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« Je suis de retour ! m’assura t-il, l’exode est terminé. Brûlée par le fouet de tempêtes glaciales, ma peau s’est endurcie ; j’ai traversé le temps, montagne sans sommet dont je reviens pourtant, j’ai franchi des crevasses et gravi des falaises aux roches torturées, parcouru des sentiers tout de cendres mouillés et senti les brouillards de villes éviscérées.

Lentement, il reprit : j’ai serré dans mes mains des mains qui ne me serraient plus, j’ai vu l’éternité qui scellait des paupières, des yeux qui n’étaient plus des yeux et embrassé des bouches où baignait l’immobile et tout dernier des souffles.

Mais me voilà enfin qui marche sur les mousses, mes semelles trouées laissent passer le jour au travers de mes pieds et la terre m’éblouit. Là-haut, à la cime enfoncée au cœur froid de l’exil, un cratère s’est ouvert où j’ai jeté les ans. Vingt ans d’un coup peut-être ! J’ai laissé l’âge adulte à ce volcan sans fond, à cet antre affamé. Je suis redescendu léger, en chantant et dansant, en regardant le ciel qui changeait de couleur. Car ce que je ramène de ce sombre voyage, c’est un filtre doté d’un merveilleux pouvoir, un filtre qui permet de faire varier le ciel, de l’amplifier parfois, ou bien de le calmer. Et me voilà enfin qui marche sur les mousses. Je suis de retour ! m’assura l’enfant, alors qu’il étendait ses bras dans mes bras, ses jambes dans mes jambes et que mes yeux vieillis voyaient comme autrefois. »

Oiseau noir

Oiseau noir

Ah ! Cet oiseau blessé qui s’isole et se meurt,
Refermant sur son corps son aile et sa grandeur
Et enfouissant les yeux dans la nuit de ses plumes,
Le cou tordu et noir, comme un nœud d’amertume,
Qu’il était libre encore une minute avant
De caresser le ciel, de glisser sur le vent,
De suivre le soleil pour voir durer l’été,
Mais la sourde douleur aura tout emporté ;
Oubliée cette ivresse du vagabondage !
Oubliée cette joie de toucher les nuages !
Tout pèse désormais oppressant les fractures,
De toute sa lourdeur même l’air est blessure.

Il s’est blessé tout seul mais voit des chats partout,
Tout ce qui lui diffère est changé en matou,
Et la graine et le ver et la main salvatrice
Sont tenus responsables de ses cicatrices,
Pourtant autour de lui rien ne montre les dents
Et s’il entend parfois pousser des cris stridents
C’est ceux lointains des oies à qui l’on tord le cou
Que des vents sans poitrail portent jusqu’à son trou ;
Ah ! Cet oiseau blessé qui s’isole et se meurt
A perdu la lumière en fermant sa demeure
Ce petit trou moisi qu’il prend pour son tombeau
Ce pays emmuré, cette cage à corbeaux.

La Peur – Poème

La Peur

Le jour se meurt, la nuit se lève ;
Et comme elle ouvre grand ses bras,
La fièvre mouillant les vieux draps
Traine ses chaînes dans vos rêves.

Un défilé macabre passe,
C’est une armée de spectres blancs
Dont les informes corps tremblants
S’immobilisent dans l’impasse.

Debout cette froide vapeur
Accueille à la fenêtre une ombre,
Hurlant à la foule sans nombre
Un chant habité par la peur.

S’éteint la méchante clameur
Et les soldats marchent au pas,
Pleurez, il ne reviendra pas
Le jour est mort, la nuit demeure.

Intuition sur ce qui est

Intuition sur ce qui est

Une seule loi unificatrice ? Non ! Partout la dualité, antithèses coexistantes, pôles magnétiques ! Guerres partout, mouvements partout, échanges partout ! Paix nulle part, stabilité nulle part ! Matière, antimatière ; chaos , cosmos ; la grande condition ! Pas une loi unificatrice mais un système de lois contradictoires, et peut-être seulement deux, dont rien ne laisse place à la chose sinon cette seule contradiction. Avec une seule loi, un seul grand bloc du plus profond néant.diapason

Et peindre dans ce cadre, c’est appuyer l’opposition, le contradictoire, le paradoxal, la confrontation, et retirer ce qui n’existe pas !

Au port, poème

Au port­

 

Chalutier lourd et gras, carapace de rouille,
Ton huile dans le port comme une grande nappe
S’accumule à tes flans, et le sang qui te souille
Ne sent plus le poisson ni l’odeur des grands caps.
 

L’écho de leur clapot quand rentrent les plus jeunes
Remue cette grosse algue étouffant ton hélice
Et tu voudrais sortir ce long chalut qui jeune
Depuis qu’un capitaine a rejoint les hospices.
 

Tu attends que revienne un marin retapé,
Que crache ton moteur la fumée de sa pipe,
Qu’un équipage entier te mène à la tempête…
 

On rentrerait vainqueurs comme des rescapés,
Le pont serait glissant sous les pieds de trois types…
Ô vieux corps esseulé qui a perdu la tête !

Dimanche 3 Janvier 2016 – poème : mes voeux pour cette année

Matheo_de_Bruvisso_Voeux 2016

Vœux

Pour un qu’on vient de clore
Un autre s’est ouvert,
Vers le ciel de nos verres
L’an nouveau vient d’éclore.

Emportées dans les flots
De champagne nos peines,
Bien au fond de nos veines
Retiennent leurs sanglots.

A nos vœux et nos rêves
Nous promettons la lutte,
Vers le plafond les flûtes
Comme le jour se lèvent.

Demain est aujourd’hui
Et tout est comme hier,
Ni l’Homme ni la pierre
N’ont bougé dans la nuit.

Les mains sont dans les poches,
Les vautours dans les arbres,
Tout est resté de marbre
Au même son de cloche.

Ils sont beaux, ils sont forts,
Nos bons vœux de justice,
Nos rêves d’armistice,
Mais ils sont presque morts.

Aurore !

Allume l’étincelle !
Embrase l’interdit !
Que flambe l’incendie
De cette année nouvelle !

Qu’un ciel blanc de vapeur
Laisse place à l’orage !
Qu’un feu noir de courage
Foudroie toutes nos peurs !

Que les volcans s’éveillent
Dans nos poumons brûlants !
L’espoir est aveuglant ?
Qu’il aveugle à merveille !

Que l’amour nous accable !
Que la joie nous torture !
Et que ton feu perdure,
Beauté abominable !

Matheo de Bruvisso, 2016