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Le retour de l’enfant

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« Je suis de retour ! m’assura t-il, l’exode est terminé. Brûlée par le fouet de tempêtes glaciales, ma peau s’est endurcie ; j’ai traversé le temps, montagne sans sommet dont je reviens pourtant, j’ai franchi des crevasses et gravi des falaises aux roches torturées, parcouru des sentiers tout de cendres mouillés et senti les brouillards de villes éviscérées.

Lentement, il reprit : j’ai serré dans mes mains des mains qui ne me serraient plus, j’ai vu l’éternité qui scellait des paupières, des yeux qui n’étaient plus des yeux et embrassé des bouches où baignait l’immobile et tout dernier des souffles.

Mais me voilà enfin qui marche sur les mousses, mes semelles trouées laissent passer le jour au travers de mes pieds et la terre m’éblouit. Là-haut, à la cime enfoncée au cœur froid de l’exil, un cratère s’est ouvert où j’ai jeté les ans. Vingt ans d’un coup peut-être ! J’ai laissé l’âge adulte à ce volcan sans fond, à cet antre affamé. Je suis redescendu léger, en chantant et dansant, en regardant le ciel qui changeait de couleur. Car ce que je ramène de ce sombre voyage, c’est un filtre doté d’un merveilleux pouvoir, un filtre qui permet de faire varier le ciel, de l’amplifier parfois, ou bien de le calmer. Et me voilà enfin qui marche sur les mousses. Je suis de retour ! m’assura l’enfant, alors qu’il étendait ses bras dans mes bras, ses jambes dans mes jambes et que mes yeux vieillis voyaient comme autrefois. »

Intuition sur ce qui est

Intuition sur ce qui est

Une seule loi unificatrice ? Non ! Partout la dualité, antithèses coexistantes, pôles magnétiques ! Guerres partout, mouvements partout, échanges partout ! Paix nulle part, stabilité nulle part ! Matière, antimatière ; chaos , cosmos ; la grande condition ! Pas une loi unificatrice mais un système de lois contradictoires, et peut-être seulement deux, dont rien ne laisse place à la chose sinon cette seule contradiction. Avec une seule loi, un seul grand bloc du plus profond néant.diapason

Et peindre dans ce cadre, c’est appuyer l’opposition, le contradictoire, le paradoxal, la confrontation, et retirer ce qui n’existe pas !

Coquette conquête

Coquette conquête

L’heure ! Profondément la nuit sombre vient dans son regard. Et comme elle danse, s’effleure ; désire et part levant le voile… ah ! A qui l’on ne voudrait que penser on se lie, là où l’on devient chair : chez son amie. Manante ! Doux leurre de lâcher ainsi prise !

Leurre profond ! Dément ! La nue y sombre… Viens, dansons ! Regardez comme elle dansent ces fleurs désirées par le vent ! Le voilà ! Aquilon ne voudrait que pensées, ronces, lilas ? « Houle, onde ! Viens chercher son âme ! » Immanente douleur de la chair ainsi prise !

Matheo de Bruvisso, 2016

Emergence de la Joie

Comment pourrait-on peindre autre chose que la lumière ? La seule question de la peinture est sans doute « quelle lumière ? ». Celle que je crois chercher n’est pas celle du jour ni de l’ampoule mais bien celle du soleil en tant que bouillonnement ou celle du filament en pleine incandescence. La source émettrice plutôt que l’objet reflétant. Je m’interroge, non pas sur la lumière qui tape et rebondit, mais sur ses éruptions originelles.

Je peins la force contenue dans le cœur de la Terre et ses veines, ce magma compressé sur lui-même et qui parfois surgit comme un mouvement de griffe, monstrueux ou félin, cette lumière sourde capable de fissure, de fracture, perçant dans les ténèbres par sa volonté propre. Aussi, plutôt que la lumière du jour, je veux toucher à la genèse et la lumière du premier jour.

Et plus encore, je commence à sentir que la source qui me fascine le plus n’émet qu’une lumière invisible, une lumière contenue et qui nous transfigure tous sans jamais se montrer, la lumière de la joie. Dans l’antre sombre du chaos, dans les méandres obscures et mystérieux de nos peurs, de nos douleurs, elle transforme l’immonde en beauté et l’insupportable en un vorace désir d’éternité. L’intime lumière de l’Homme, la lumière qui en nous éclaire tout, non pas cette lumière qui pénètre nos yeux mais celle qui en émane.

Vendredi 10 Avril 2015 – Pêche à l’espadon

Combien de litres encore ? Pour faire sonner ces lourds accords ?

Nuits et jours sur la même toile, problème insoluble. Des solutions parfois mais pas encore ce point culminant dont on ne peut redescendre. Et parfois c’est tout en bas qu’il faut retourner, tout effacer, ignorer les jours précédents, ignorer toutes les coûteuses victoires qu’on a cru armistices. Pourtant j’avance et rien n’est inutile. Pas même une grande carcasse d’espadon.

Fièvre

Dans le bouillon sanglant du corps des gens meurtris, baignent des créatures qui jamais ne se taisent, qui crient, les mains tendues au travers de leurs côtes ; tendues pour arracher une plume, ou deux, à cette liberté qui passe devant eux, en riant, orgueilleuse aux éclats. Mais de leurs cicatrices encore mal refermées ne sortent que des sons de fumées douloureuses, une musique, verdâtre, qu’ils fredonnent à peine mais que j’entends parfois résonner dans mes mains jusqu’à ce qu’elles en tremblent. Et mes yeux furibonds balancent leur colère dans un profond silence, enflamment des couleurs sur des tableaux noircis, déversant une bile curieusement sublime, se jetant sans filet dans des festins de feu, arrachant à l’enfer cette danse macabre qui plonge tout mon être dans une fièvre joyeuse.

Vieux peintre

Un jour peut-être, je serais un vieux peintre, dont personne n’aura voulu. Mais j’aurais passé ma vie à peindre, accroché solidement au désespoir des affamés, sans jamais être pauvre, non, avec la joie des fous, la foi bien moribonde de la désillusion, richesse incomparable, fragile mais violente qui malmène le cœur de sommets en crevasses, des abysses les plus sombres à des royaumes immenses, à des champs de coton inondés de clarté. J’aurais mis des couleurs en ordre sur des toiles ; ce sera tout.

Un fauteuil en backstage

Enfoncé dans son fauteuil bien en deçà du cuir, parce que la Kétamine appuyait sur sa gueule, il ressemblait enfin à l’Homme du XXIème siècle.

Une odeur de backstage, c’est à dire de bières renversées, de pisse, d’alcool imbibé dans des mousses polyéther merdiques, mais surtout de transpiration et de tabac upgradé, ne cessait de retomber sur le sol détrempé de crasse. Tout le monde puait la vieille éponge et le parfum très haut de gamme. Il y avait là essentiellement des gens qui n’avaient strictement rien à y foutre mais tout le monde avait l’air très content.

Une fille entra. Superbe. Dans une grande robe noire, fine, avec une chevelure qui volait au souffle d’un ventilateur imaginaire. Elle avait un talon de pété et boitait en se penchant maladroitement pour essayer de ne pas perdre l’équilibre. Cuite comme une compote, son maquillage avait glissé sur ses joues reluisantes. Son regard ne tenait pas bien droit non plus. Enfin bon, le type dans son fauteuil la regarda avec un air mou et rêveur, il crut se lever mais son corps était si lourd qu’il traversa le fauteuil et commença à disparaître dans le sol. Quant à elle, venue pour séduire un « artiste », n’importe lequel d’ailleurs pourvu qu’il ait eu un minimum de notoriété, elle se ravisa et s’attaqua à un type moche qui mâchait du vide en louchant.

On entendait vaguement la musique en provenance de la scène et tant mieux car tout le monde était venu pour ça. Les fréquences les plus basses faisaient vibrer la carcasse du bâtiment mais tout le reste demeurait inaudible.

Dans les chiottes, deux filles essayaient de se mettre de la cocaïne dans les naseaux. A genoux dans le pipi et les traces de tampons, elles étalaient la poudre sur la cuvette avec une carte Gold. Comme elles n’avaient pas de paille, elles déchirèrent les pages d’un Passeport qu’elles avaient trouvé par terre. Bref. Elles sortirent en prenant l’air dégagé, complètement hyper décidées à faire quelque chose, sans pour autant savoir quoi.

Bientôt des musiciens arrivèrent, ils venaient de jouer. Dans les backstages enfumés chacun y alla de son compliment. C’est vraiment génial ce que vous faîtes les gars. Comme personne n’avait rien écouté, tout le monde disait n’importe quoi, mais c’était parfait comme ça.

Puis un type arriva à son tour, il prit un par un les mecs dans ses bras en leur disant un mot doux à l’oreille. Il avait une montre à vingt mille dollars, c’était sans doute le promoteur. Derrière lui, un gamin déboula dans la pièce, mais un gros type l’attrapa par le col et le tira dehors avant de le balancer dans la foule avec une belle violence et une grande dignité.

Tout d’un coup, le type sous Kétamine se réveilla. Ou plutôt un videur le réveilla en lui demandant de partir car il était le dernier. Ses potes l’avaient oublié là en partant en after dans la maison d’un type riche et un peu cinglé.

Encore un texte étrange.

Je fais ce mauvais rêve où l’Art est le fruit d’une production de masse. Une usine à échelle planétaire dont nous sommes tous les ouvriers, fabrique des montagnes de beautés singulières, sous lesquelles nous périssons étouffés. Les derniers souffles de l’Humanité, soupirs des derniers hommes, ensevelis sous l’invasion grandiose de leurs plus nobles productions, une interminable épectase ramollie, une bite qui n’en finit plus de débander, une mort avec d’innombrables chiffres après la virgule, Apothéose et sa jumelle Apocalypse qui dansent dans un tourbillon incestueux, la lumière qui éclaire toute la nuit, le cosmos et le chaos qui s’embrassent et s’embrasent pour ne former plus qu’un, la perfection atteinte, où tout se fige, et le temps et l’espace ; une seule peinture absolue, qui contient tout et se contient elle-même, une inertie totale d’où le mouvement perpétuel s’est détaché, arraché à l’espace-temps, l’insoluble continuité de l’être et du non-être, Shakespeare qui boit la cigüe de Socrate, et puis un grand n’importe quoi, … ; « rien » : ,, »magma« ;;; une sorte de nouveau big-bang, une explosion de lumière vive et de chaleur intense qui repartent très vite et tout doucement à la conquête de l’existence, jusqu’à ce que la vie produise ce genre de rêve, et qu’encore elle s’échappe des corps, puis dégringole en eux comme en un grand trou noir.

Crête de l’oscillation

Chaque jour je m’approche un peu plus d’une brûlante joie, un mot incandescent et qui n’existe pas. A force de force, de plongeons dans les flammes, je sens monter en moi les vagues éruptives de mon magma vital, la puissance créatrice qui porte l’impossible et le réduit en cendres, éternel brasier d’où jaillissent des nuées de phœnix, ô tribut du courage que vous me semblez beau, que je vous aime Vie, que vous brillez en moi et me faites briller !

Expression du plaisir de peindre.