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Hyperactivité, poème

Hyperactivité

Mon bleu multicolore a la cuisse rigide
Car dans l’empressement, sur son polyamide,
J’ai nettoyé ma paume et mes longs instruments.
D’un chaos de couleurs ma main s’est recouverte
Et ma peau sur mon sang par endroits semble ouverte
Comme une crasse épaisse aux mille craquements.

Je laisse mes pinceaux sur le bord de l’évier,
Puis je pose mes doigts sur le dos du clavier
Qui s’en trouve assez vite entaché de peinture ;
Car entre deux assauts sur la toile de lin
Je délaisse le four et me presse au moulin
Glissant quelques couleurs dans ma littérature.

Et si l’encre a séchée mais pas mon acrylique
Il me reste du temps pour un peu de musique,
Dont le rythme s’étend jusqu’à mes prochains vers.
Je me bats comme un tigre à l’encontre du temps
Qui griffe les années de printemps en printemps,
Et ne souffre jamais du grand froid des hivers.

Je suis de ces déments que l’insatiable envie
De morde à crocs pointus dans le cou de la vie
Pousse à l’épuisement. Et j’ai peut-être tort,
Car je fonds vainement dans ma propre existence
En ne vous contemplant que par intermittence
Vous autre qui n’avez pas si peur de la mort !

Sans refuge – poème

Sans refuge

Alors que des égouts sort une fumée grise,
Qui se laisse distraire, emportée par la brise,
Le bleu profond d’un ongle entaille mes viscères,
C’est la main de la nuit qui sur moi se ressert.

Elle attrape mon corps endurci par la crasse
Et fait trembler mes os, dessoudant ma carcasse ;
Mes dents sont trop serrées, ma mâchoire se fend,
Je me prends dans les bras, couché comme un enfant.

Des orgues jouent là-haut, pendues à la gouttière,
Un air sordide et froid, gris comme un cimetière :
La dentition du toit au sourire hypocrite
Se déploie devant moi en mille stalactites.

Un homme en uniforme apparaît dans la brume
Comme un peu de chaleur détachée du bitume.
Il tend sa main vers moi, veut-il me relever ?
Il prend ma couverture et me laisse crever.

Hiver, poème

Hiver

Sur le champs déserté des batailles
L’hiver est là qui fume ;
Sous la neige la terre a caché
Ses profondes blessures.

Titubant seul un épouvantail
Semble braver la brume,
Il se traîne, après s’être arraché
Au gel et ses morsures.

Sous ses pas craquent des tas de paille
Que des fumées consument,
Le sol blanc, d’un sang noir entaché,
Éclate et se fissure.

Sa main de bois creuse des entailles
Dans le terreau posthume,
Puis il va dans le noir se coucher
Comme en un lit bien sûr.

Le temps coule en ces sombres entrailles
Et les cieux se rallument,
La paix voit le printemps accoucher ;
Les idiots se rassurent.

Matheo de Bruvisso, 2017

Héritage – poème

Héritage

« J’ai dans un coin du crâne une malle entrouverte ;
Un peu comme ce coffre enfoui sous quelque plage
Mais le mien flotte au cœur d’un brumeux marécage
Et sombrera bientôt au fin fond de l’eau verte.

Avant que ce trésor ne se trouve envasé,
J’aimerais le voir fondre en un seul petit bloc
Qu’on pourrait ajouter parmi d’autres breloques
A ces tas de bijoux aux reflets embrasés. »

Ainsi parlait un vieux qu’une dame attendait
Le manteau noir ouvert pour la dernière étreinte,
Hélas, comme sa voix déjà s’était éteinte,
Personne dans le bruit accablant n’entendait.

Jusqu’au bout il hurla, ne cessa d’implorer,
A son tout dernier cri son vœu fut entendu ;
Son enfant l’écouta, une pince tendue
Arrachant à sa bouche un caillou mordoré.

Et l’oubli s’installant, la malle se fermait,
Enfoncée dans le temps, cette vase putride
Où pataugent gaiement cinquante Néréides
Et s’abîment des mots qu’on n’entendra jamais.

La nuit dernière

La nuit dernière

Il est tombé le soir
Comme un coup de marteau
Le jour devenu noir
A froid dans son manteau
Un clochard pieds nus rêve
Au pied d’un grand clocher
Qu’au matin il se lève
Et commence à marcher
Il oublie ses ennuis
Et semble plutôt fier
Mais c’est pourtant la nuit
Peut-être la dernière
Un cauchemar le frôle
Parfois quand il s’endort
Il a cette peur drôle
De se réveiller mort

L’incolore indolore

Un peintre ça s’éloigne
Du marron de la Terre
De la grisaille du ciel
Ça ne s’envole pas très haut, non
Ça rentre dans les choses
Avec une seule idée
Faire le tri sans pitié ni morale
En tirer la couleur
En faire couler l’essence
Caoutchouc hévéa
Un ours dans la ruche
Du magma dans la pierre
Ça fait un long chemin un peintre
Douloureux et pentu
Ça patauge dans le gris
Et ça brûle dans le jaune
De la Terre jusqu’au ciel
En passant par les choses
Et puis la viande surtout
Qui contraste en elle-même
Alors ça meurt un peintre
Parce qu’après le rouge
Et finalement le jaune
Le gris n’a plus sa place
Le noir à la limite
Mais après
L’incolore indolore

Peindre pourquoi

Peindre pourquoi
 
Inutile je suis et pourtant je progresse
Oh mais vers quoi alors
Des sommets d’où l’on saute
Pour toujours des chimères
A quoi bon se dit-on, à quoi bon ?
Incapable vraiment
De laisser respirer le néant
Toujours on veut remplir
Pour que la différence soit un puissant contraste
Entre les deux côtés
Toute chose en ce monde
S’ajoute aux lignes bordéliques
Qui nous servent à séparer des objets et des fonds
Et la vie de la mort.

La pensée des vieux

La pensée des vieux

Au lointain distordu par des enjambées longues
Un tintement muet, carillon monotone,
Comme le bruissement de mille petits gongs,
S’élève dans la ville au-dessus des klaxons.
Les moteurs silencieux poussent des hurlements
Attendant que les feux libèrent leurs otages
Mais de tous petits vieux se pressent doucement
Pour traverser la rue ; escargots sous l’orage
Qui tirent leurs chagrins comm’ de lourdes coquilles ;
Chaque pas est un pas vers un dernier trottoir
Où ne trotteront plus que de grandes aiguilles
Et des chevaux blessés qu’on mène aux abattoirs.

Ils ont peur, ils sont tristes, ils ont mordu la vie
Mais leurs dents sont tombées inévitablement…
De leurs anciens désirs, de leurs grandes envies,
Ne reste que la fièvre et ses médicaments,
Alors devinant bien que le lointain s’approche
Ils fouillent tâtonnant leur mémoire un peu vague ;
Tenant leurs propres mains comme celles d’un proche,
Ils pleurent leur amour et font tourner leurs bagues.
Il est une heure sombre où minuit paraît tôt,
Une heure où l’avenir est tout à fait derrière
Où la nuit s’est vêtue de son dernier manteau
Qui renferme à jamais le jour et la lumière.

A cette heure en chacun le carillon résonne
Un maillet qui condamne sans dernier recours
Cette fois est immense le gong qui sonne
Et l’accusé se fond avec toute la cour !
Je sais sans être vieux à quoi pensent ces gens.
Ce qu’ils ont amassé, fortune ou pacotille,
Le royaume invisible dont ils sont régents,
Ce qu’ils ont accompli, ne sont que des broutilles :
Vers ce dernier trottoir, dans cette traversée,
Klaxonnés car trop lents au milieu du faubourg,
Ils offrent en boitant leur ultime pensée
A qui ils ont donné sans compter leur amour.

Les Maux de la Nuit

Les Maux de la Nuit

Se réveiller au milieu de la nuit
Avec la soif de celui qui a bu
Et se mettre à écrire
Avec la soif de celui qui s’est tu
Et se mettre en colère,
Se mettre en mille morceaux
D’une colère cassante
En bris de glace pointus,
En bruits de glas tranchants,
Qui s’enfoncent et qui tuent.
 
L’écriture est cette arme
Qui survient dans la nuit,
Qui surgit d’un coin sombre,
Qui tranche et qui s’enfuit.
Par les mots abattus
Las les ennemis tombent
Comme à l’heure de la nuit
Dans la nuit de leur tombe.
 
Comme avant le début
Se recoucher et repartir
En bon soldat vainqueur
Méritant de dormir
Pendant que d’autres meurent
Se réveiller encore
En silence et sans pleurs
Quand le jour a vaincu.
 
Matheo de Bruvisso, 2014

 

 

 

 

Désert sans horizon

Désert sans horizon

Les pieds froids sur la terre craquelée
La main de l’ami dans la main
Comme unique trésor
Désert sans horizon
Le soleil tire sur sa vieille pipe
Et la faim gagne dans le vent salé

On marche encore on marche
Parmi le coton de poussières avalées
Dans le gris la ville se découpe
Un charcutier vend ses couteaux
Devant lui dans le sang étalés
On s’arrête

Aveuglé
Pour toucher le soleil
L’ami lâche
La main lache
Et croyant s’enrichir il se brûle
Il part au loin avec sa main brûlée
Sans horizon et sans se retourner

Je sens le sang d’un couteau
Qui dans mon dos s’écoule
Chaude une perle roule
Sur la terre immolée
Je meurs encore je meurs
Le corps froid sur la terre craquelée

Matheo de Bruvisso, 2013