All posts tagged nuit

Poème Lauréat du Grand Prix Printemps 2017 de Short Edition

Jour sans inspiration, poème

Jour sans inspiration

Ce matin le brouillard est une éponge énorme,
Un organe sans fin taillé dans la vapeur,
Un insecte sans bras dont l’ombre spongiforme
Fige mon corps entier dans un bain de torpeur.

Spirale gracieuse, élégante volute,
Qu’aurait fait advenir un souffle consolant,
Vainement je vous cherche espérant la minute
Où ce nuage épais tombera sur le flanc.

Hélas en certains jours il semble que la nuit
Ainsi qu’un grand sourcil par trop autoritaire
N’ait pas suffisamment imposé son vouloir,

Ou qu’un soleil jaloux gardant son feu pour lui,
Impudent s’abandonne au plaisir solitaire.
Sans vous mon existence est un sombre couloir.

Sans refuge – poème

Sans refuge

Alors que des égouts sort une fumée grise,
Qui se laisse distraire, emportée par la brise,
Le bleu profond d’un ongle entaille mes viscères,
C’est la main de la nuit qui sur moi se ressert.

Elle attrape mon corps endurci par la crasse
Et fait trembler mes os, dessoudant ma carcasse ;
Mes dents sont trop serrées, ma mâchoire se fend,
Je me prends dans les bras, couché comme un enfant.

Des orgues jouent là-haut, pendues à la gouttière,
Un air sordide et froid, gris comme un cimetière :
La dentition du toit au sourire hypocrite
Se déploie devant moi en mille stalactites.

Un homme en uniforme apparaît dans la brume
Comme un peu de chaleur détachée du bitume.
Il tend sa main vers moi, veut-il me relever ?
Il prend ma couverture et me laisse crever.

Impression d’une nuit – Poème

Impression d’une nuit

Glissant depuis les nues, un voile de dentelle
Donna sa volupté à la cérémonie,
Je cherchais dans la nuit, cette sombre immortelle,
Un sol noir dissolu dans l’espace infini.

Car tout s’était noyé dans cette obscurité,
La mémoire et le temps, l’au-delà et l’ici,
Une clarté pourtant, parmi les invités,
Traversa l’indistinct, ténébreuse éclaircie.

C’était toi mon amour, élégante et légère,
Délicat incendie qui bruissait dans le vent
Captivante brûlure, douleur trop passagère
Qui dansait dans ta robe aux bords se soulevant.

Je te voyais sourire à d’invisibles anges
Dans l’air autour de toi qui se laissaient bercer,
Tournoyants de plaisir et d’une ivresse étrange
Que souvent j’ai connue en te voyant danser.

Puis le flou s’est défait, comme l’apesanteur,
Et tout est retombé sur un sol revenu
A part cette impression restée dans les hauteurs,
Où règne une beauté aux contours inconnus.

La nuit dernière

La nuit dernière

Il est tombé le soir
Comme un coup de marteau
Le jour devenu noir
A froid dans son manteau
Un clochard pieds nus rêve
Au pied d’un grand clocher
Qu’au matin il se lève
Et commence à marcher
Il oublie ses ennuis
Et semble plutôt fier
Mais c’est pourtant la nuit
Peut-être la dernière
Un cauchemar le frôle
Parfois quand il s’endort
Il a cette peur drôle
De se réveiller mort

Un lendemain de fête

Un voile de fumée posé sur le brouillard cachait le bleu du ciel. Mais derrière les nuages en couches successives, de tout son feu brûlait un soleil rouge et or. Il faisait nuit peut-être.

Dans l’air nauséabond et frais, flottaient les résidus d’un cadavre de fête, avec sa graisse et ses cheveux brûlés, dégoulinant sur le bord du trottoir. Des canettes de bières brisées sur le pavé scintillaient sous la lune, il faisait nuit bien-sûr. Un noir en uniforme vert, avec un gilet jaune et un balai moderne, faisait danser les restes, les petits bouts de verre, dont la musique encore sonnait sur le bitume. Les échos de la nuit ne cessaient d’osciller et l’on pouvait entendre les rires de quelques filles subsister dans la rue, bien après leur départ, pendant que dans l’ivresse qui perdurait aussi, des garçons malhabiles leur tapotaient les fesses en pénétrant leur chair inerte et insensible, avec cette animalité idiote que dictait leurs génomes. Des substances étrangères les envoyaient ailleurs, mais ils étaient bien là, avec leurs gestes fous et leurs regards de bœufs. Puis tués par l’ennui, ils tombaient sur leurs lits en ronflant comme des sourds. Et la musique en eux, celle d’un cœur qui battait mollement, était lourde et sans joie.

J’aime travailler la nuit

J’aime travailler la nuit
Comme on laboure la terre
Les ongles grattant l’obscurité
Pour voir si au-dessous
Ne dort pas violemment
Un gisement de lumière

I like working at night
As one plows the ground
Nails scratching the darkness
To see what is below
There might violently sleep
A hidden field of light

Avant la nuit

Avant la nuit

Je vais écrire un poème
Ça ira mieux après
Et je pourrai dormir
Un poème qui se tait
Muet ou juste aphone
Qui ne dit rien du tout
Et qui est là pourtant
Un poème qui me berce
Comme un très vieil enfant
Qui ne peut s’endormir
Qu’après avoir pleuré
Ou hurlé ou chanté
En fait on pourrait dire
Un poème qui ressemble
A n’importe quel poème

Samedi 22 février 2014 – poèmes

Oh tu sais moi, j’en ai plus grand chose à foutre
Maintenant tu sais, on ne me regarde plus
Alors je peux bien faire ce que je veux
Ricaner dans mon coin avec des yeux de fous
Et puis ça s’arrange pas tu sais,
Ça va pas s’arranger.
On est de plus en plus seul
Quand on s’éloigne du mensonge
On devient un type bizarre, un marginal, un chelou
On espère quand même un peu dans le fond
Sinon on aurait plus de courage
On se laisserait aller jusqu’à la chute fatale
Un grand vol d’adrénaline et puis du sang sur le trottoir
Un choc sourd suivi d’un silence dégueulasse
Mais on continue à faire ce qu’on doit faire
Parce qu’un jour quelqu’un en profitera
Peut-être bien moi, peut-être bien toi,
On en sait rien
De toute façon y’a pas grand chose à faire
On a pas eu la chance d’être un de ces malheureux qui s’ignorent
On a eu celle d’être si heureux parfois
Que tous les autres instants ont l’odeur des cadavres
Oh tu sais le vrai courage c’est d’y retourner
D’aimer encore, un plongeon d’innocence
Quand on sait que tout nous a déçu
C’est masochiste ouais, comme tu dis,
Bah quoi alors ? Qu’est-ce’tu proposes ?
Moi j’en sais rien, oh et puis tu sais
J’en ai plus vraiment grand chose à foutre
Même si quand même ça compte un peu.

_____

A écrire dans la nuit

Ah mon vieux Victor
Je sais pas ce que je fous là
A écrire dans la nuit
Mais j’écris c’est comme ça
J’ai les yeux fatigués
Les paupières lourdes
De tout ce que j’ai vu
Et plus lourdes encore
De ce que je ne vois pas

Ah mon vieux Victor
J’ai les yeux pleins d’acide
Ca brule salement tu sais
Faut les tenir bien ouverts
Parce qu’on est pas nombreux
A regarder pour les autres
Et puis leur raconter
A écrire dans la nuit
Sans trop savoir pourquoi

_____

C’est trop dur et quand c’est trop facile je me dis que ça ne va pas
La vérité est dure mais on lui donne des airs, des airs de tout va bien avec du maquillage
On badigeonne, ça bourgeonne, ça repousse en fleurs roses et blanches
Faut faire pareil, dévoiler ce qui est vrai, arracher les masques, arracher les vêtements et la peau, mettre à nu, en sac d’os et puis rhabiller avec un parfum, une grande cape de beauté, sans cesse essayer, passer dans la cabine, changer, se changer, changer même le miroir
Toujours un nouveau manteau, un peu moins moche ; enfin, sur le moment parce que tout devient moche
C’est le travail du temps, tout salir et vieillir et détruire Et le seul moyen d’y échapper
C’est trop dur, mais faut bien faire avec
Comment ils font les autres ?
Ils ne regardent pas, on dirait qu’ils s’habillent sans jamais s’être déshabillés, une accumulation de couches de fringues, de graisse, de trucs,
Faut jeter à la poubelle, comme ce texte là, qui meurt déjà.
Et voilà. Il est mort.

Les Maux de la Nuit

Les Maux de la Nuit

Se réveiller au milieu de la nuit
Avec la soif de celui qui a bu
Et se mettre à écrire
Avec la soif de celui qui s’est tu
Et se mettre en colère,
Se mettre en mille morceaux
D’une colère cassante
En bris de glace pointus,
En bruits de glas tranchants,
Qui s’enfoncent et qui tuent.
 
L’écriture est cette arme
Qui survient dans la nuit,
Qui surgit d’un coin sombre,
Qui tranche et qui s’enfuit.
Par les mots abattus
Las les ennemis tombent
Comme à l’heure de la nuit
Dans la nuit de leur tombe.
 
Comme avant le début
Se recoucher et repartir
En bon soldat vainqueur
Méritant de dormir
Pendant que d’autres meurent
Se réveiller encore
En silence et sans pleurs
Quand le jour a vaincu.
 
Matheo de Bruvisso, 2014