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L’Exégète – poème

L’Exégète

Au tréfonds sans issue à la geôle pareil,
Emmuré parmi l’or avachi des poussières,
Un tombeau de bouquins empile ses paupières
Sous le halo fané d’un néon sans sommeil.

En ce havre muet taillé pour le recueil
À même la paroi d’un silence de pierre,
Un sage, lentement, distille sa lumière
En versant l’infini du Grand Livre à son œil.

Puis, ivre de miroirs où divaguent ses ombres
Qu’il croit celles d’un ange assemblant les décombres
Du Poème Divin à son vieux cœur d’enfant,

Le reclus effaré consigne ses mirages ;
Lui, le fou qui se voit collecteur de messages,
Mais qui n’est rien, sinon, qu’un buveur de néant.

Jean Nascien

inspiré de la photo « Impasse de la connaissance »

Matheo de Bruvisso_Impasse de la connaissance

Orietur – poème

Orietur

Sous la coupole ignée
D’un mont en lactation
Une substance rêve
Bain d’or noir en fusion
Qu’une force soulève
D’un élan magnétique

Des tréfonds autochtones
Monte un sang mordoré
Lourd d’un poison vital
Dans un oraculaire
Long vaisseau de cristal
À la valse hypnotique

Il déploie dans le jour
Ses ailes dédorées
Par l’hiver et le givre
Sa ramure s’écaille
Et ses voiles s’ajourent
Aux rayons du réel

Dans sa course immobile
À l’assaut vain du ciel
Un monstre se délivre
À ses pieds de poussière
Gît dans une futaille
L’avorton qui veut vivre

Matheo de Bruvisso & Jean Nascien

 

Jean Nascien vit et travaille à Tokyo en tant que professeur de français. Ce nom est un pseudonyme.

J’ai rencontré Jean sur le site Short Edition sur lequel nous publions tous deux nos poèmes. Son style m’a tout de suite subjugué, une grande poésie se dégage des mots qu’il choisit et de leur agencement. Après avoir écrit ensemble ce poème, je crois devoir reconnaître qu’il aura désormais une influence sur mes propres textes. Merci Jean !

AMOR FATI, poème

AMOR FATI

Le sceptique s’enchaîne à trop de probité !
L’érudit malheureux du savoir est esclave !
Que le rêve est léger, que la science est grave !
Que le mensonge est beau face à la vérité !

Si le rêveur fait voile en vaisseau de beauté,
Le savant s’en délecte en fouillant son épave ;
Entre eux deux le poète est debout sur l’étrave
Qui montre à l’horizon d’un doigt la liberté.

Il faut les refermer quand les livres sont lus
Et ne pas s’inquiéter de ce qu’on ne sait plus ;
La sagesse a le goût de candeur enfantine !

La lumière est en ceux que les nuages baignent
Qui ne s’inquiètent pas de ce que les cœurs saignent,
Ils ont AMOR FATI gravé sur la poitrine.

Astres des profondeurs – Poème, à Alexandre Jardin

Astres des profondeurs
à Alexandre Jardin

Au fond des océans les monstres de lumière
Sont la seule pléiade à sublimer la nuit ;
L’intrigante couleur d’un filament qui luit,
Le ballet ancestral de la clarté première,

Brillent pour oublier qu’ici l’abîme entière
Porte en son fin sillage un passé qui la suit,
Un souvenir hurlant qui rôde sans un bruit
Pareil au vent glacé qui chante au cimetière.

Mais de ces profondeurs où git l’atrocité
Montent des spectres fous chassant l’obscurité ;
Par leur valse légère aux couleurs boréales,

Ces êtres affolants, ces fantômes joyeux,
Font danser la surface en reflets mystérieux
Dévoilant à nos yeux leurs beautés abyssales.

Délitement d’innocence – Poème

Délitement d’innocence
 
Courbés en angles droits les dos
Sont des fardeaux tordus, fragiles,
Figés tels que sont des fossiles,
Cagneux comme étaient les dodos ;
 
Ce sont des carniers biscornus
Hantés par des oiseaux de chasse
Dont le maigre bâton dépasse
Ainsi que leurs deux membres nus.
 
Ces vieux, qu’ils me semblaient bizarres !
Enfant, à travers leurs escarres
Je ne voyais que mes bobos,
 
Au grand midi je doute encore,
Penché dessus les lavabos,
Du moi que le miroir ignore.

Vérité Nue (3) – poème

Vérité Nue (3)

On voudrait s’approcher de quelque certitude
Mais le sable jamais n’arrête de couler,
Tout ce qu’on peut bâtir finit par s’écrouler
Et les ruines trahissent cette servitude.

Je m’élance à mon tour sur des toiles de lin,
Où je peins l’autre monde, où je peins l’impossible,
Et quand j’y vois dormir le chaos impassible
Je crois voir en mon œil le regard du malin.

Pour avoir au secret arraché quelques voiles,
Mes héros sont tombés comme Icare avant eux,
Ils se sont approchés beaucoup trop près des feux
Qui masquaient l’insensé dans leurs capes d’étoiles.

Par un coup de rasoir l’un se tranche l’oreille,
L’autre mouillé de pleurs tombe au cou d’un cheval,
Dans sa course à la vie l’Homme n’a qu’un rival
C’est le coin de son crâne où le néant sommeille.

Hyperactivité, poème

Hyperactivité

Mon bleu multicolore a la cuisse rigide
Car dans l’empressement, sur son polyamide,
J’ai nettoyé ma paume et mes longs instruments.
D’un chaos de couleurs ma main s’est recouverte
Et ma peau sur mon sang par endroits semble ouverte
Comme une crasse épaisse aux mille craquements.

Je laisse mes pinceaux sur le bord de l’évier,
Puis je pose mes doigts sur le dos du clavier
Qui s’en trouve assez vite entaché de peinture ;
Car entre deux assauts sur la toile de lin
Je délaisse le four et me presse au moulin
Glissant quelques couleurs dans ma littérature.

Et si l’encre a séchée mais pas mon acrylique
Il me reste du temps pour un peu de musique,
Dont le rythme s’étend jusqu’à mes prochains vers.
Je me bats comme un tigre à l’encontre du temps
Qui griffe les années de printemps en printemps,
Et ne souffre jamais du grand froid des hivers.

Je suis de ces déments que l’insatiable envie
De morde à crocs pointus dans le cou de la vie
Pousse à l’épuisement. Et j’ai peut-être tort,
Car je fonds vainement dans ma propre existence
En ne vous contemplant que par intermittence
Vous autre qui n’avez pas si peur de la mort !

Filtre, poème

Filtre

L’obéissant troupeau se rue sur la fontaine
Sans savoir ce qu’il boit, ni qui est son berger
Il s’abreuve de peur et se nourrit de haine
Montrant d’un doigt tordu la source du danger.

Quand l’homme est animal, blotti dans sa tanière
Comme un gibier peureux, pleurnichard et à cran,
Quand il n’a pour fenêtre qu’un petit écran
Qui déforme le monde en filtrant sa lumière,

On le dresse aisément ! Avec de l’eau salée !
Le poison se dilue comme un sucre invisible
Et l’impure boisson bientôt toute avalée
Est un jus d’excréments qui le laisse impassible.

Il reste dans son trou l’immonde scatophile,
Ne connait rien du monde et le juge pourtant,
Il ne voit pas le fil, ce pantin dégoutant
Qui commande en son cœur la rancœur imbécile.

Le cas est général mais pour conclusion
Il faut en revenir au fait intestinal,
Car je vois des patients qui risquent l’occlusion :
Les tristes électeurs du _____ ________.

Matheo de Bruvisso, 2017

Poème Lauréat du Grand Prix Printemps 2017 de Short Edition

Le front bas, poème

Le front bas

Quand le front bas et lourd comme un couvercle pèse
Et que les yeux croisés, serrés comme un étau
N’embrassent l’horizon qu’entre deux parenthèses ;
Quand on lit de travers « philosophe au marteau »

Et qu’on a pour crédo son unique patrie,
La croyant survenue d’un œuf sans géniteurs ;
Quand on a grand besoin déjà de gériatrie
Alors qu’on est encore inconnu des docteurs ;

On peut bien croire en tout ! Même en sa fulgurance !
Même en sa loyauté ! Hélas il n’en est rien,
Œdipe est orphelin, triste enfant de la France,
Car tu baises ta mère en un prompt va et vient.

Accorde-moi le peu de la miséricorde
Qui reste en ton esprit quand il est au repos,
Puissent tes abjections pendre au bout d’une corde,
Mon cœur ne veut plus battre au son de ton propos.

Au micro des gueulards, à des banalités
Donnent l’air et l’écho de lois et de principes,
Oubliant cent facteurs à la causalité !
La nuance se perd, le doute se dissipe,

L’émotion se fait Dieu et la raison s’enterre.
Saint-Pierre est endormi, jugement immédiat !
Ici la vérité se tranche au cimeterre
Et son corps exhumé paraît dans les médias.

Aussi notre naïf a le procès facile,
Et promet à la vie des simplifications,
Pourquoi ne pas couper la tête aux imbéciles,
Et couler des mourants dans leurs embarcations ?

Il ne sait pas qu’il est à son tour embarqué
Dans son cocon de con, petit bateau gonflable,
Et quand une tempête se fait remarquer
En crevant son rafiot, il exige un coupable !

L’étroitesse du front, porté comme un drapeau,
Ne saurait accueillir un monde trop complexe,
Alors il circoncit l’espèce par la peau,
Et trône comme un gland dans le sang de son sexe.

Souvent l’olibrius est un dur au cœur tendre
Qui protège la femme et chérit l’animal,
Mais il est parfois sourd et ne veut rien entendre :
Qu’on tue quelques enfants peut être un moindre mal.

Ainsi pour son confort en poussant des soupirs,
Il se laisse amadouer par de pieux rabatteurs
Et conscient qu’il concourt à ce qu’on fait de pire,
Sacrifie l’avenir au prochain dictateur.