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Délitement d’innocence – Poème

Délitement d’innocence
 
Courbés en angles droits les dos
Sont des fardeaux tordus, fragiles,
Figés tels que sont des fossiles,
Cagneux comme étaient les dodos ;
 
Ce sont des carniers biscornus
Hantés par des oiseaux de chasse
Dont le maigre bâton dépasse
Ainsi que leurs deux membres nus.
 
Ces vieux, qu’ils me semblaient bizarres !
Enfant, à travers leurs escarres
Je ne voyais que mes bobos,
 
Au grand midi je doute encore,
Penché dessus les lavabos,
Du moi que le miroir ignore.

Portrait – Poème

Portrait

La figure est un sac
Le crâne est une poche
Et l’organe cardiaque
Est creux comme une cloche

Le teint pâle est livide
Ça bêle comme un veau
C’est un tas de lipides
Qui sent le caniveau

On prendrait l’os iliaque
Pour un vieux lavabo
Car une immonde flaque
Mouille un affreux pied bot

Il ne peut plus marcher
Et traîne sa carcasse
Glissant sur le plancher
Comme font les limaces

Le squelette liquide
Ne retient plus la peau
Et des énormes rides
Pendent comme un manteau

Un genre de racine
Tombe comme un long sein
Dont la goutte d’urine
A trop usé les reins

Inerte comme un lac
L’œil est mort dans sa poche
C’est un œuf si opaque
Que rien ne s’y accroche

Et de la bouche aride
Ne sort plus rien de beau
Car le cerveau est vide
Et le cœur en lambeaux

Voilà qu’il dégouline
Notre contemporain
Qu’il a mauvaise mine
Le miroir ce matin

Au port, poème

Au port­

 

Chalutier lourd et gras, carapace de rouille,
Ton huile dans le port comme une grande nappe
S’accumule à tes flans, et le sang qui te souille
Ne sent plus le poisson ni l’odeur des grands caps.
 

L’écho de leur clapot quand rentrent les plus jeunes
Remue cette grosse algue étouffant ton hélice
Et tu voudrais sortir ce long chalut qui jeune
Depuis qu’un capitaine a rejoint les hospices.
 

Tu attends que revienne un marin retapé,
Que crache ton moteur la fumée de sa pipe,
Qu’un équipage entier te mène à la tempête…
 

On rentrerait vainqueurs comme des rescapés,
Le pont serait glissant sous les pieds de trois types…
Ô vieux corps esseulé qui a perdu la tête !

La pensée des vieux

La pensée des vieux

Au lointain distordu par des enjambées longues
Un tintement muet, carillon monotone,
Comme le bruissement de mille petits gongs,
S’élève dans la ville au-dessus des klaxons.
Les moteurs silencieux poussent des hurlements
Attendant que les feux libèrent leurs otages
Mais de tous petits vieux se pressent doucement
Pour traverser la rue ; escargots sous l’orage
Qui tirent leurs chagrins comm’ de lourdes coquilles ;
Chaque pas est un pas vers un dernier trottoir
Où ne trotteront plus que de grandes aiguilles
Et des chevaux blessés qu’on mène aux abattoirs.

Ils ont peur, ils sont tristes, ils ont mordu la vie
Mais leurs dents sont tombées inévitablement…
De leurs anciens désirs, de leurs grandes envies,
Ne reste que la fièvre et ses médicaments,
Alors devinant bien que le lointain s’approche
Ils fouillent tâtonnant leur mémoire un peu vague ;
Tenant leurs propres mains comme celles d’un proche,
Ils pleurent leur amour et font tourner leurs bagues.
Il est une heure sombre où minuit paraît tôt,
Une heure où l’avenir est tout à fait derrière
Où la nuit s’est vêtue de son dernier manteau
Qui renferme à jamais le jour et la lumière.

A cette heure en chacun le carillon résonne
Un maillet qui condamne sans dernier recours
Cette fois est immense le gong qui sonne
Et l’accusé se fond avec toute la cour !
Je sais sans être vieux à quoi pensent ces gens.
Ce qu’ils ont amassé, fortune ou pacotille,
Le royaume invisible dont ils sont régents,
Ce qu’ils ont accompli, ne sont que des broutilles :
Vers ce dernier trottoir, dans cette traversée,
Klaxonnés car trop lents au milieu du faubourg,
Ils offrent en boitant leur ultime pensée
A qui ils ont donné sans compter leur amour.